Des reliefs façonnés par l’histoire et la géographie

Entre vallée du Rhône et premiers contreforts du Massif Central s’étendent, au nord de l’Isère, des reliefs modestes mais puissants qui racontent la discrète histoire du Pays Roussillonnais. Ici, le paysage s’organise en une alternance de plateaux, de collines douces et de vallées. Les plateaux — Sainte-Anne, Bonnevaux, Roisey ou encore Oytier Saint-Oblas — culminent rarement au-dessus de 450 mètres mais leur influence sur les sociétés humaines locales se mesure autrement que par la hauteur brute.

Là où la plaine rhodanienne invite au passage et au commerce, les plateaux, eux, suscitent depuis la Préhistoire des réponses singulières : villages perchés, cultures adaptées, organisation du travail différente. Le Roussillonnais, souvent parcouru trop vite, se révèle quand on prend le temps de s’arrêter, de lire son relief comme un livre ouvert sur le passé.

De la Préhistoire aux Allobroges : l’appel du haut

Les premières traces d’occupation humaine sur les plateaux datent du Néolithique final, vers 3000 avant notre ère. Les silex taillés retrouvés sur le plateau de Roussillon ou dans la région de Salaise-sur-Sanne témoignent d’une préférence pour ces hauteurs : vues dégagées sur les vallées, terres faciles à défendre, surtout dans une époque où la question de la sécurité est fondamentale. Les fouilles menées à Sonnay et à Anjou mettent en évidence dès l’Âge du Bronze des habitats structurés ; on y trouve des traces de cabanes et de silos à grains, ce qui laisse supposer une agriculture sédentaire et une exploitation organisée des ressources (voir les synthèses de la Direction Régionale des Affaires Culturelles Auvergne-Rhône-Alpes, 2023). Certaines zones de plateau deviennent des points de contrôle naturels pour les flux de population et de commerce, fonction stratégique qui perdurera jusqu’aux périodes historiques.

  • Avantage défensif : Les villages du haut sont souvent « parqués » contre la menace des pillages.
  • Disponibilité du bois et des terres vierges : Les premières forêts exploitées fournissent habitat et combustible.
  • Gestion de l’eau : Contrairement aux idées reçues, la présence des sources sur certains plateaux — par exemple, le plateau de Bonnevaux — permet l’installation de villages stables.

L’Antiquité : quand l’altitude structure la romanisation

Avec la conquête romaine et la création de la voie d’Agrippa reliant Lyon à Arles, la région connaît un développement particulier. Les plateaux gardent leur vocation résidentielle et agricole, tandis que la vallée concentre l’activité commerciale. À l’époque gallo-romaine, des villae s’installent sur les pentes douces du plateau de Roussillon, comme en témoignent les vestiges mis au jour à Saint-Alban-du-Rhône et Roisey (cités dans Les Annales du Pays Roussillonnais, n°20).

  • Les villae gallo-romaines privilégient les terres hautes pour la vigne et l’élevage ovin, à l’opposé des cultures céréalières de la plaine.
  • Des oppida : Sites fortifiés sur les hauteurs, tel que le Mont Salomon près d’Anjou (voir "Carte archéologique de la Gaule – Isère").
  • Le contrôle visuel et territorial : La visibilité offerte par les reliefs permet une communication de signaux, l’observation des cheminements, voire la domination symbolique sur l’espace.

Cette dualité plaine/plateau imprime la marque d’une complémentarité mais aussi d’une certaine autonomie des communautés hautes, longtemps préservées des soubresauts du commerce fluvial.

Moyen Âge : villages perchés, seigneuries et routes discrètes

C’est entre le Xe et le XIIIe siècle que le paysage du Pays Roussillonnais prend son visage actuel. Les anciens oppida deviennent des bourgs, dont de nombreux toponymes révélateurs du site (« le Bourg », « Montreboud », « Sur-le-Plateau »). Les seigneuries, soucieuses de protection, construisent églises, châteaux et tours de guet. Ici l’altitude joue un rôle d’aimant pour l’habitat groupé, le village perché se protège mieux qu’en plaine, trop exposée aux razzias et aux crues imprévisibles du Rhône.

Village perché Altitude moyenne (m) Dates de mention Particularité
Anjou 372 1104 Ancienne cour seigneuriale, motte castrale et fresques médiévales
Sonnay 390 1092 Bourg castral, restes de fortifications, habitats troglodytiques à flanc de plateau
Pelussin 430 1216 Église sur promontoire, bourg escarpé

Au-delà de l’aspect défensif, les plateaux deviennent aussi des espaces de passage. Les anciennes voies rejoignant Lyon ou Valence s’adaptent à ces dénivelés, ménageant bourgs relais ou hospitaliers sur les hauteurs. Sur les traces des pèlerins, notamment sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle qui traverse la région, la halte de plateau assure gîte et sécurité plus encore que richesse. L’altitude signifie aussi éloignement des crues « noires », en particulier lors des débordements du Rhône signalés dans les Chroniques des inondations du Dauphiné (XVIIe-XVIIIe siècles).

Élevage, cultures et métiers du haut : une économie de la pente

Du XIVe au XIXe siècle, la vie sur les plateaux du Pays Roussillonnais s’organise autour d’une économie adaptée aux contraintes altimétriques. Les terres peu profondes, souvent pierreuses, se prêtent mal à la grande céréaliculture, mais deviennent le royaume :

  • des vergers (amandiers, cerisiers, pommiers),
  • des pâturages pour l’élevage caprin et ovin,
  • de la vigne — on dénombre jusqu’à 1/5e de la surface cultivée vouée à la vigne vers 1780 selon l’Atlas Historique des Terroirs en Dauphiné
  • du bois d’œuvre ou de chauffage, grâce à la proximité d’anciennes forêts domaniales.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, la tradition du "travail à la saison" — où les hommes descendaient l’hiver pour la batellerie ou l’industrie en vallée et remontaient l’été cultiver le plateau — s’inscrit dans la logique d’un territoire « à double étage », modelé par la contrainte mais aussi par une ingénieuse adaptation.

Du plateau agricole au territoire résidentiel : mues contemporaines

Le XXe siècle accélère les mutations. L’exode rural, puis la révolution de l’automobile, favorisent une recomposition des paysages. Certains plateaux, naguère cultivés, s’urbanisent ou changent de visage : la proximité de Roussillon et de Vienne transforme peu à peu les hauteurs de Cheyssieu, Salaise ou Saint-Maurice-l’Exil en zones résidentielles. Les anciennes fermes, souvent bâties en rebord de plateau pour profiter de la lumière et du drainage naturel, cèdent la place à des maisons individuelles, tout en conservant au détour d’un vieux mur ou d’un hangar la mémoire des pratiques anciennes.

Le réseau viaire conserve la marque de cette organisation d’autrefois : routes qui serpentent pour atteindre la crête, hameaux disposés comme autant de sentinelles ou de refuges contre les vents du bas, points de vue panoramiques qui expliquent le choix d’implantation. Toutefois, dans certaines zones — notamment Bonnevaux — l’altitude continue de protéger la biodiversité et une partie de l’agriculture (voir les travaux de l’INRAE Grenoble sur la gestion de la ressource agricole en milieu de plateau). Le retour actuel à des productions de niche (petits fruits, châtaigneraies, apiculture) s’appuie justement sur ce legs du haut : une terre qui a appris à faire avec l’altitude, non contre elle.

Quand la hauteur façonne l’imaginaire et la mémoire

L’altitude ne se résume pas au factuel ou à l’économique : elle impose aussi sa marque sur les représentations locales. Les plateaux du Pays Roussillonnais sont ainsi associés à un sentiment de frontière douce, de transition entre plaine dynamique et montagne plus farouche.

  • Fêtes de village en crête : Comme à Sonnay ou Cheyssieu, les fêtes se déroulent sur les esplanades hautes, épargnées par le brouillard.
  • Lieux de mémoire : De nombreux monuments aux morts, croix de mission ou « mâts de cocagne » sont placés en altitude, point de ralliement de la communauté.
  • Contes et légendes du haut : La « dame blanche de Bonnevaux » ou les mystérieux feux qui s’allumaient sur la ligne de crête les nuits de Fête-Dieu.

À travers les siècles, l’habitat du plateau se dote ainsi d’une identité à part, ni tout à fait montagnarde, ni entièrement roussillonnaise de plaine, mais forgée par la nécessité de composer, chaque jour, avec ce relief exigeant et inspirant.

Perspective : de nouvelles façons d’habiter les plateaux

Dans le contexte actuel de réchauffement climatique et de raréfaction des terres agricoles continues, l’avenir des plateaux du Pays Roussillonnais n’est pas écrit. La richesse de leur passé — villages groupés, agriculture vivrière, biodiversité préservée — constitue une ressource pour penser la suite : recherche de fraîcheur, valorisation des circuits courts, tourisme de pleine nature. Les initiatives en agroforesterie, les projets de “villages en sobriété énergétique” ou les chemins de randonnée balisés relient la mémoire et l’avenir, invitant à reprendre de la hauteur pour mieux comprendre ce qui a toujours fait la force silencieuse de ces terres et de ceux qui les habitent.

Pour qui prend le temps d’explorer ces plateaux — que ce soit à pied sur la crête d’Anjou, au détour d’une table d’orientation à Sonnay, ou en s’arrêtant devant l’ombre d’un vieux mur — ils offrent une leçon de patience, d’adaptation et de regard, à la fois sur les paysages et sur l’histoire humaine qui y est inscrite.

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