Observer le territoire : pourquoi s’intéresser à la mémoire des vallons cultivés ?

Le Pays Roussillonnais déroule ses pentes douces et ses vallons secrets entre Roche, Chonas-l’Amballan, Roussillon et Malleval, révélant à qui sait regarder les cicatrices discrètes d’une agriculture ancienne. Ces vallées secondaires, parfois oubliées sur les cartes majeures de la plaine, furent pourtant au cœur de la subsistance locale : vignes, champs de céréales, cultures maraîchères et vergers y prospéraient. Aujourd’hui, alors que la reforestation spontanée et l’urbanisation masquent peu à peu les structures héritées, apprendre à reconnaître ces traces, c’est remonter le fil d’une histoire rurale et comprendre les liens séculaires entre nature et société.

Différencier un simple relief naturel d’un vallon jadis aménagé nécessite un regard entraîné : chaque détail recèle l’empreinte des anciens, inscrite parfois plus profondément que la toponymie elle-même. Éclairer cette mémoire, c’est aussi nourrir une conscience renouvelée du territoire, essentielle à toute démarche de préservation ou d’interprétation des patrimoines ruraux. Sources : Inventaire général du patrimoine culturel, Auvergne-Rhône-Alpes, Parc naturel régional du Pilat.

Vieux vallons : définitions et enjeux paysagers

Un vallon cultivé n’est pas à confondre avec une vallée de grande dimension : il s’agit d’un petit talweg, parfois encaissé, largement aménagé par l’homme pour retenir la terre, favoriser l’irrigation, ou protéger les cultures du ruissellement. La mise en culture de ces espaces a reposé sur des gestes multiples, depuis le débroussaillement jusqu’à la création d’un réseau de terrasses et de chemins empierrés. Leur présence explique bien des phénomènes hydrologiques (érosion ralentier, microclimats favorables), tout en fournissant un patrimoine bâti et végétal d’une rare densité.

  • Terrasses agricoles (« restanques » ou « faïsses ») : murets de pierres sèches érigés pour niveler les pentes et pérenniser la culture des vignes, oliviers ou céréales.
  • Canaux d’irrigation : rigoles ou fossés creusés à flanc de vallon, parfois doublés de petits barrages de dérivation ou de bassins de décantation.
  • Haies et alignements d’arbres : souvent plantés pour briser le vent, retenir l’humidité ou marquer la limite des parcelles.
  • Chemins et sentiers bordiers : axes d’accès aux cultures, parfois délaissés aujourd’hui mais discernables à la forme rectiligne ou à l’ancien dallage qui subsiste.

Leur étude permet d’établir une véritable archéologie du paysage, devenue discipline à part entière dans les travaux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) ou du CNRS (voir publication de W. Van Andringa et coll.).

Repérer les indices physiques dans le paysage actuel

Déchiffrer ces vallons nécessite d’abord d’apprendre à saisir ce qui, sur le terrain, signale une intervention humaine plus ou moins ancienne. Quelques secrets pour celui qui emprunte un sentier du Rhône au Crémieu ou dans les abords du Massif du Pilat :

1. Les terrasses agricoles ou murets : géométrie, pierres et végétation

  • Apparition de lignes régulières, parfois incrustées de pierres sèches, sur les versants jusqu’alors inaccessibles à une culture de type céréalière : leur orientation épouse souvent la courbe de niveau.
  • Accumulation de cailloux en rangs plus ou moins rectilignes : souvent, la végétation les colonise différemment (ronces, orties, buis), preuve de leur drainage particulier.
  • Rappel : dans certains secteurs de la vallée du Rhône, plus de 800 km de murs en pierres sèches sont recensés sur moins de 300 km² (source : rapport Direction régionale des affaires culturelles, 2019).

2. Les traces d’anciens chemins : creux, pavés, coupe de haies

  • Sentiers en « V » ou en « U », témoignage du passage répété de charrettes ou de bétail, parfois envahis de mousse ou de racines, mais distinguables par leur tracé régulier qui relie plusieurs parcelles ou hameaux.
  • Vestiges de pavage ou d’empierrements : on rencontre encore sur la commune d’Agnin ou autour de Clonas-sur-Varèze de véritables « calades » abandonnées, supports d’une économie vivrière active jusqu’au XXe siècle.
  • Haies taillées ou double rangée d’arbres marquant deux anciens bords de chemin (souvent chênes, érables ou fruitiers spontanés, comme le prunelier), fournissant ombrage et clôture naturelle.

3. La toponymie et les noms de lieux

Certains noms de lieux – « Combe », « Champs du Ru », « Coste », « Vallon de la Cerisaie », « Les Terrasses » – trahissent sans ambiguïté un passé de culture sur pente ou en méandre. Il arrive que ces mentions soient subsistantes même lorsque l’usage a disparu, tel « le Clos » à Saint-Alban-du-Rhône, encore perceptible sur les cadastres napoléoniens.

Reconnaître les indices biologiques : arbres témoins, flore et faune associées

Le couvert végétal, s’il masque parfois la géométrie ancienne, révèle aussi la composition des anciennes cultures et de leurs abords. Plusieurs espèces sont des marqueurs sûrs de ces paysages cultivés :

  • Amandiers, cerisiers sauvages, noyers : arbres souvent laissés en bordure de parcelle, isolés ou en alignement. Leur présence indique la trace de vergers disparus ou d’une polyculture traditionnelle.
  • Robiniers et frênes : appréciés pour leur croissance rapide, ils ont fréquemment été plantés en brises-vent ou signalant un talus.
  • Épine noire (prunellier) et aubépine : haies vives issues du « bocage sec », favorisant la biodiversité et protégeant les cultures contre les herbivores.
  • Ortie, liseron, ronce : leur propagation trahit souvent l’enrichissement du sol par le bétail ou l’accumulation de détritus organiques (fumier, feuilles), typique autour d’un « clos » ou d’un replat cultivé.

Des études menées sur la Loire et le Nord-Isère (source : CEN Rhône-Alpes, rapport 2017) ont établi que sur de nombreux sites, la flore patrimoniale est le reflet direct de pratiques abandonnées il y a moins de deux générations, la colonisation forestière demeurant très partielle sur les anciens terrasses dans les 50 à 80 ans après leur abandon.

Photographie aérienne et cartes anciennes : des outils de confirmation

Pour valider une intuition de terrain, il convient de confronter les observations à certains documents :

  1. Photographies aériennes du Géoportail : elles révèlent par leur contraste les anciennes bandes cultivées, souvent visibles sous forme de damiers ou de bandes plus claires en période de sécheresse (car la roche ou le sol émergent plus rapidement sur les terrasses qu’ailleurs).
  2. Cadastres napoléoniens (réalisés entre 1808 et 1850) : ces précieuses archives nomment et localisent encore les « faïsses », canaux, et « labours en terrasses », bien après la Révolution. Les plans consultables en mairie ou aux Archives départementales (Isère, Rhône) sont une source de repères irremplaçables.
  3. Tableaux d’occupation du sol : produits soit par l’INSEE, soit par la Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (DRAAF), ils dressent la répartition annuelle des zones cultivées, en jachère ou boisées. Exemple de l’année 1920 pour le secteur : plus de 39% du territoire du vieux Roussillonnais était aménagé en terrasses dans les vallons, un chiffre descendu sous les 6% en 2020 (rapport DRAAF Auvergne Rhône-Alpes, 2022).

Tableau comparatif : indices principaux pour reconnaître un ancien vallon cultivé

Indice Description Explication Source du repère
Terrasses/murets Alignements pierreux réguliers, escaliers naturels sur les pentes Stabilisent la terre, témoignent d’un labeur intense Inventaire DRAC, étude INRA 2018
Chemins creux Sentier en creux, bordés de haies multi-espèces Tracé utilitaire, passage répété d’hommes et d’animaux Les chemins ruraux, P. Fournier, 2001
Haies d’arbres fruitiers Cerisiers, noyers, amandiers isolés ou en file Lignes de parcelles, cortèges de vergers disparus CEN Rhône-Alpes, rapport 2017
Fossé, canal, rigole Tracé humide, dénivelé accompagné d’herbes hydrophiles Gestion de l’eau, irrigation ancienne CARTO-DRAAF 2018
Toponymie Noms de lieux : “Vallon”, “Combe”, “Côte”, “Clos” Souvenir oral ou écrit d’usages agricoles anciens Cadastre et archives communales

L’importance des témoignages oraux et de la mémoire locale

Dans de nombreuses communes du Pays Roussillonnais, la mémoire des anciens complète les approches cartographiques et archéologiques. Les récits évoquent souvent les vendanges sur les restanques, les liens sociaux créés autour des « rouats » (canaux d’irrigation collectifs), ou encore la batteuse passée de ferme en ferme sur les replats défrichés. Ces histoires, recueillies par les associations locales (Association Patrimoine et Mémoire du Roussillonnais, groupe de veille « Vallons Vivants »), sont précieuses pour réanimer les usages et remettre en circulation des savoir-faire oubliés.

Ressources à consulter pour les amateurs de terrain

  • Géoportail : pour l’analyse des images aériennes et la superposition de plans anciens.
  • Répertoire du patrimoine culturel régional : une base de données sur les constructions rurales et les aménagements paysagers.
  • Archives départementales de l’Isère et du Rhône : cadastres, cartes et témoignages écrits sur les communes du Pays Roussillonnais.
  • Littérature patrimoniale : Les paysages de l’Isère, évolution et lectures (M. Grospellier, Presses Universitaires de Grenoble, 2009)
  • Centres d’Études Naturalistes (CEN) Rhône-Alpes : rapports sur la biodiversité en lien avec les anciens usages agricoles.

Redécouverte, vigilance et transmission

Savoir lire les paysages du Pays Roussillonnais, c’est accepter de relever tête et chaussures : la pelouse entre deux murets tordus, la courbe d’une haie où sommeillent des souvenirs d’abricotiers, la saignée discrète d’un ancien canal n’attendent que la curiosité du promeneur, du chercheur ou du voisin venu marcher « pour voir ». La transmission de ces indices, tout autant que leur interprétation, engage à revaloriser non seulement la mémoire agricole et rurale, mais aussi à ancrer le territoire dans une conscience paysagère partagée, base de tout projet de préservation ou d’éducation à l’environnement. Loin d’être de simples vestiges, les traces d’anciens vallons cultivés invitent à observer autrement les pentes du Roussillonnais : derrière la ronce, sous le chêne, au détour d’un sentier, s’invite la possibilité d’un nouveau regard sur notre paysage nourricier.

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