Le Pays Roussillonnais déroule ses pentes douces et ses vallons secrets entre Roche, Chonas-l’Amballan, Roussillon et Malleval, révélant à qui sait regarder les cicatrices discrètes d’une agriculture ancienne. Ces vallées secondaires, parfois oubliées sur les cartes majeures de la plaine, furent pourtant au cœur de la subsistance locale : vignes, champs de céréales, cultures maraîchères et vergers y prospéraient. Aujourd’hui, alors que la reforestation spontanée et l’urbanisation masquent peu à peu les structures héritées, apprendre à reconnaître ces traces, c’est remonter le fil d’une histoire rurale et comprendre les liens séculaires entre nature et société.
Différencier un simple relief naturel d’un vallon jadis aménagé nécessite un regard entraîné : chaque détail recèle l’empreinte des anciens, inscrite parfois plus profondément que la toponymie elle-même. Éclairer cette mémoire, c’est aussi nourrir une conscience renouvelée du territoire, essentielle à toute démarche de préservation ou d’interprétation des patrimoines ruraux. Sources : Inventaire général du patrimoine culturel, Auvergne-Rhône-Alpes, Parc naturel régional du Pilat.
Un vallon cultivé n’est pas à confondre avec une vallée de grande dimension : il s’agit d’un petit talweg, parfois encaissé, largement aménagé par l’homme pour retenir la terre, favoriser l’irrigation, ou protéger les cultures du ruissellement. La mise en culture de ces espaces a reposé sur des gestes multiples, depuis le débroussaillement jusqu’à la création d’un réseau de terrasses et de chemins empierrés. Leur présence explique bien des phénomènes hydrologiques (érosion ralentier, microclimats favorables), tout en fournissant un patrimoine bâti et végétal d’une rare densité.
Leur étude permet d’établir une véritable archéologie du paysage, devenue discipline à part entière dans les travaux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) ou du CNRS (voir publication de W. Van Andringa et coll.).
Déchiffrer ces vallons nécessite d’abord d’apprendre à saisir ce qui, sur le terrain, signale une intervention humaine plus ou moins ancienne. Quelques secrets pour celui qui emprunte un sentier du Rhône au Crémieu ou dans les abords du Massif du Pilat :
Certains noms de lieux – « Combe », « Champs du Ru », « Coste », « Vallon de la Cerisaie », « Les Terrasses » – trahissent sans ambiguïté un passé de culture sur pente ou en méandre. Il arrive que ces mentions soient subsistantes même lorsque l’usage a disparu, tel « le Clos » à Saint-Alban-du-Rhône, encore perceptible sur les cadastres napoléoniens.
Le couvert végétal, s’il masque parfois la géométrie ancienne, révèle aussi la composition des anciennes cultures et de leurs abords. Plusieurs espèces sont des marqueurs sûrs de ces paysages cultivés :
Des études menées sur la Loire et le Nord-Isère (source : CEN Rhône-Alpes, rapport 2017) ont établi que sur de nombreux sites, la flore patrimoniale est le reflet direct de pratiques abandonnées il y a moins de deux générations, la colonisation forestière demeurant très partielle sur les anciens terrasses dans les 50 à 80 ans après leur abandon.
Pour valider une intuition de terrain, il convient de confronter les observations à certains documents :
| Indice | Description | Explication | Source du repère |
|---|---|---|---|
| Terrasses/murets | Alignements pierreux réguliers, escaliers naturels sur les pentes | Stabilisent la terre, témoignent d’un labeur intense | Inventaire DRAC, étude INRA 2018 |
| Chemins creux | Sentier en creux, bordés de haies multi-espèces | Tracé utilitaire, passage répété d’hommes et d’animaux | Les chemins ruraux, P. Fournier, 2001 |
| Haies d’arbres fruitiers | Cerisiers, noyers, amandiers isolés ou en file | Lignes de parcelles, cortèges de vergers disparus | CEN Rhône-Alpes, rapport 2017 |
| Fossé, canal, rigole | Tracé humide, dénivelé accompagné d’herbes hydrophiles | Gestion de l’eau, irrigation ancienne | CARTO-DRAAF 2018 |
| Toponymie | Noms de lieux : “Vallon”, “Combe”, “Côte”, “Clos” | Souvenir oral ou écrit d’usages agricoles anciens | Cadastre et archives communales |
Dans de nombreuses communes du Pays Roussillonnais, la mémoire des anciens complète les approches cartographiques et archéologiques. Les récits évoquent souvent les vendanges sur les restanques, les liens sociaux créés autour des « rouats » (canaux d’irrigation collectifs), ou encore la batteuse passée de ferme en ferme sur les replats défrichés. Ces histoires, recueillies par les associations locales (Association Patrimoine et Mémoire du Roussillonnais, groupe de veille « Vallons Vivants »), sont précieuses pour réanimer les usages et remettre en circulation des savoir-faire oubliés.
Savoir lire les paysages du Pays Roussillonnais, c’est accepter de relever tête et chaussures : la pelouse entre deux murets tordus, la courbe d’une haie où sommeillent des souvenirs d’abricotiers, la saignée discrète d’un ancien canal n’attendent que la curiosité du promeneur, du chercheur ou du voisin venu marcher « pour voir ». La transmission de ces indices, tout autant que leur interprétation, engage à revaloriser non seulement la mémoire agricole et rurale, mais aussi à ancrer le territoire dans une conscience paysagère partagée, base de tout projet de préservation ou d’éducation à l’environnement. Loin d’être de simples vestiges, les traces d’anciens vallons cultivés invitent à observer autrement les pentes du Roussillonnais : derrière la ronce, sous le chêne, au détour d’un sentier, s’invite la possibilité d’un nouveau regard sur notre paysage nourricier.