Les plateaux du Pays Roussillonnais, étirés entre les balmes du Rhône, les reliefs des Collines du Vernay ou les franges du massif du Pilat, tracent sur la carte du territoire des lignes de force qui ne doivent rien au hasard. Leur altitude modérée, oscillant le plus souvent entre 250 et 400 mètres, n’a rien d’écrasant ; elle isole sans enfermer, elle surplombe sans dominer. Dès la Préhistoire, ces paysages ont attiré l’homme. La lecture attentive des cartes archéologiques indique une densité d’occupations humaines notable au sommet ou sur les rebords de ces plateaux, là où se conjuguaient accessibilité, sécurité et visibilité.
L’archéologie aérienne retient souvent ces plateaux comme premiers lieux de peuplement stable dans la région – dès le Néolithique, on y trouve des traces d’enclos, de silos à grains creusés dans le socle ou d’alignements de pierres (RAO, Revue archéologique de l’Ouest).
Au-delà de l’altitude, c’est la nature même de la roche qui façonne la destinée des hommes. Dans le Roussillonnais, les plateaux s’érigent souvent sur des puissantes couches de molasse calcaire, entaillées ici ou là par le travail patient des rivières et des effondrements géologiques successifs.
Le recensement des découvertes montre que la majorité des vestiges d’habitats anciens s’accumulent sur les rebords et plateaux intermédiaires, là où la rivière et la plaine s’offrent au regard, mais où le sol garde la trace des anciens arrangements humains. Cette règle se vérifie à chaque période :
| Période | Type d’habitat retrouvé | Altitude moyenne | Caractéristique géologique |
|---|---|---|---|
| Néolithique | Enceintes, restes de cabanes, silos | 250-350 m | Plaques de molasse, affleurements calcaires |
| Age du Bronze | Oppida, tombes sous tumulus | 270-390 m | Plateaux caillouteux, promontoires |
| Antiquité gallo-romaine | Villae, fermes, voies romaines | 200-300 m | Terrasses de molasse, couches sableuses |
| Moyen Âge | Mottes castrales, hameaux | 270-320 m | Mélange alluvions et molasse |
Une constante se dégage : l’implantation en hauteur est une réponse autant au risque (crue, conflit) qu’à la capacité à tirer parti d’un substrat géologique adapté, tout en maintenant une connexion intime avec la vallée vivrière.
En parcourant aujourd’hui les chemins du plateau de Louze, ou celui de la Dombes sur la frontière nord du Pays Roussillonnais, on lit dans les reliefs, dans la disposition des arbres ou dans l’emmottement de certains champs, la trace obstinée d’une adaptation ancienne. Les talus qui bordent encore certains sentiers, couverts de ronces et de cenelles, sont révélateurs — ils accompagnaient peut-être autrefois des cultures en terrasse, ou matérialisaient la frontière d’un enclos protohistorique.
Certains toponymes eux-mêmes, du mot “balme” (abri sous roche) à celui de “serre” (crête), rappellent l’importance de ces éminences où la terre devient un refuge et un poste d’observation. Il s’agit moins d’accidents de reliefs que de véritables “pôles d’attraction” pour les sociétés anciennes.
Ce relief est aussi facteur d’isolement. On connaît, au XIXe siècle encore, des témoignages d’élèves devant parcourir à pied plusieurs kilomètres sur le plateau, par les chemins bocagers, pour gagner la seule école du chef-lieu de canton, sis en fond de vallée (Archives départementales de l’Isère). La géologie sépare autant qu’elle relie : elle façonne des entités paysagères qui s’avèrent aussi des entités humaines.
Une meilleure compréhension du lien entre altitude, géologie et établissement humain éclaire non seulement notre histoire, mais aussi l’équilibre du territoire actuel. Les anciens plateaux, jadis cœur du peuplement rural, restent souvent aujourd’hui des espaces à faible densité, valorisés pour leur biodiversité (Natura 2000, plateau du Léman) ou pour la douceur de leurs cultures vivrières et vergers traditionnels.
Face aux défis contemporains – extension urbaine, artificialisation des sols, risques d’érosion liés au remembrement –, la connaissance fine de cette histoire permet d’argumenter pour une gestion soucieuse de la diversité et de la mémoire des lieux. Car chaque rebord, chaque chemin muletier creusé dans la molasse, chaque vestige de muret ou de dolmen oublié rappelle ceci : s’installer sur un plateau, c’est faire le choix – ancien ou nouveau – d’un équilibre ténu entre ce que donne la terre et ce que permet la pierre. Un héritage murmurant à qui sait l’écouter.