Du promontoire de Saint-Julien à la combe de Salaise, les reliefs ondulent, entaillés de sillons horizontaux, de murs de pierre sèche, de murets érodés à demi enfouis sous la végétation. Ces lignes silencieuses qui orchestrent le paysage du Pays Roussillonnais ne sont ni naturelles, ni hasardeuses. Elles racontent plusieurs siècles de résistance face aux contraintes du terrain. Autrefois, l’âpreté du relief – pentes escarpées, coteaux exposés au vent – forçait l’ingéniosité des cultivateurs.
L’emploi de la terrasse agricole, ou banquette selon le vocabulaire local, se développe dès l’Antiquité romaine et ne cesse d’évoluer jusqu’au XXe siècle (INRAE, 2020). Si les plaines étaient réservées aux céréales ou à la polyculture vivrière, les coteaux, moins fertiles, se voient confiés à la vigne, à l’olivier, à l’amandier – toutes cultures capables d’endurer la sécheresse et la pente, à condition que l’homme aménage la terre.
À travers le Roussillonnais, la pratique du “mur à sec” – construction sans liant de pierres locales soigneusement imbriquées – s’observe sur plusieurs hauteurs. Les techniques varient selon la nature du sol, le degré de pente et la destination de la terrasse :
Chaque muret, parfois épais de plus de 80 cm, résulte de milliers de pierres extraites sur place. Selon des relevés historiques (CADASTRE DE 1832 – Archives Départementales de l’Isère), certaines terrasses s’étendaient sur plus de 400 mètres linéaires sur les coteaux de Chanas ou Roussillon. Cette technique double fonction permettait à la fois de gagner des surfaces cultivables et de lutter contre l’érosion, tout en retenant précieusement l’eau de pluie.
Le choix de la pierre sèche n’était pas qu’une contrainte matérielle : c’est la perméabilité de ces murets qui permet à la terre de "respirer", préservant les cultures des ruissellements destructeurs et des glissements de terrain.
Au-delà des murs, la gestion millénaire de l’eau reste une composante centrale. Le climat du Roussillonnais oscille entre excès et privations – épisodes pluvieux brefs mais violents l’hiver, sécheresse l’été. Les paysans ont imaginé tout un système discret de petits bassins, rigoles appelées béalières ou canaux d’irrigation, parfois encore visibles sous la ronce ou réhabilités par des particuliers.
Dans chaque hameau, le cycle de l’eau dessinait sa propre géographie. Les jours de pluie, le ruissellement était guidé par des seuils de pierre ; l’été, l’irrigation goutte à goutte permettait à quelques cultures d’endurer la canicule.
La diversité des microclimats de versant, la qualité variable des sols et l’exposition au soleil ont abouti à une spécialisation agricole bien nette. À partir du XIXe siècle, la vigne domine les terrasses les mieux exposées. Dans les parcellaires d’Agnin ou de Sonnay (Références : Cartes Napoléoniennes, 1820), on distingue que les vignes plantées sur banquettes étaient mieux protégées du gel printanier grâce à la restitution nocturne de la chaleur emmagasinée par les murets.
L'association de ces cultures avec les pratiques pastorales – chèvres, ovins, qui entretenaient les talus – contribuait à un équilibre écologique autant qu’économique. Les moutons, par exemple, pâturaient les talus et limitaient la repousse du buisson.
Les terrasses sont bien davantage que de simples parcelles de terre : elles sont le reflet d’une organisation collective et d’entraide. À Ardoix, à Saint-Alban-du-Rhône, la terre était partagée en “quartiers”, zones souvent héritées et transmises de génération en génération. L’entretien des murs, la reconstruction après les tempêtes ou les glissements de terrain, donnaient lieu à des travaux communautaires (corvées) dont témoignent encore certains récits d’anciens, collectés dans les années 1990 lors de recherches menées par le Musée dauphinois.
La diversité de ces paysages terrassés a également un impact culturel très fort. Chaque quartier, chaque terrasse, porte un nom : les Combes, les Apparusses, le Pourtalas… autant de toponymes nés du travail de la terre et de l’identité locale.
Si l’on associe souvent ces structures à une agriculture du passé, elles connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt. Des associations de sauvegarde comme Les Murs à Pêches ou Terres de Pierre Sèche – actives en Isère ou en Drôme voisine – réhabilitent certains murs et terrasses pour prévenir l’érosion, favoriser la biodiversité et même relancer des micro-parcelles viticoles ou arboricoles (Source : PierreSeche.fr).
| Type de structure | Fonction principale | Présence typique |
|---|---|---|
| Terrasse large (“bancel”) | Vigne, arbres fruitiers | Coteaux doux, expositions sud et sud-ouest |
| Restanque / muret étroit | Culture unique (souvent vigne), parfois haie sèche | Pentes raides, bordures de chemins |
| Béalière, canal d’irrigation | Gestion de l’eau, lutte contre l’érosion | Bas de pentes, fonds de vallon |
Le paysage ainsi sculpté, loin d’être figé dans le passé, invite à interroger la relation entre nature et culture. Face aux enjeux contemporains du changement climatique, de la raréfaction de l’eau et de la pression foncière, la réappropriation de ces formes anciennes par des jeunes agriculteurs, des paysagistes ou des promeneurs révèle leur modernité : adaptation au milieu, sobriété des moyens, respect du vivant.
Sillonner les terrasses et pentes du Pays Roussillonnais, c’est parcourir un livre de géographie et d’humanité. Que l’on suive le fil d’un vieux muret ou que l’on devine, sous les ronces, le tracé effacé d’une ancienne banquette, l’héritage des gestes agricoles se découvre à chaque pas – comme un dialogue intime entre la patience humaine et la nature qui, lentement, recomposent leurs équilibres.