Introduction : Sillonner les hauteurs, décrypter les traces

Sur les hauteurs discrètes du Pays Roussillonnais, le regard est aujourd’hui frappé par de larges étendues céréalières où la monotonie des teintes contraste avec les récits d’un paysage autrefois parcellaire et habité. Comprendre comment se sont façonnés ces « plateaux », puis leur mutation au fil du temps, apporte un éclairage précieux sur les relations que les communautés rurales ont entretenues et entretiennent toujours avec leur territoire.

Qu’appelle-t-on « plateaux agricoles » dans le Roussillonnais ?

La définition même du « plateau » invite à la nuance. Ici, le terme désigne une zone agricole plane, entrecoupée de faibles dénivellations, perchée à moyenne altitude, en particulier entre la vallée du Rhône à l’est et les contreforts du Massif Central à l’ouest (source : INSEE, Observatoire des territoires). Les plateaux du Roussillonnais couvrent essentiellement la partie nord-est de l’Isère, dans le triangle Roussillon – Saint-Clair-du-Rhône – Salaise-sur-Sanne. Historiquement, ils forment le grenier à blé local, mais ils furent aussi des mosaïques complexes, structurées par l’activité humaine et la diversité paysagère.

Caractéristiques des plateaux agricoles historiques

Organisation du parcellaire et système de cultures

  • Morcellement des terres : Les archives cadastrales du XIXe siècle révèlent une structure très fragmentée : successions de petites parcelles (souvent inférieures à 2 hectares), enclavées, exploitées en rotation. (source : Archives départementales de l’Isère, cadastre napoléonien)
  • Mixité culturale : Les plateaux anciens accueillaient céréales, vignes palissées, vergers d’amandiers et de noyers, prairies pour le pacage des ovins ou bovins.
  • Présence du bocage : Haies, murets de pierre sèche, rigoles d’irrigation se mêlaient pour dessiner un damier vivant entre champs et espaces boisés (Inventaire Patrimonial de la Région Auvergne-Rhône-Alpes).

Paysage, ressources et organisation sociale

  • Dispersions des fermes : Maisons isolées, fermes-blocs, hameaux modestes marquaient le paysage, rythmant la vie des plateaux selon les saisons et les besoins agricoles.
  • Usage collectif : Certains espaces, tels que les prés communaux ou les fontaines, étaient exploités collectivement. On y distingue l’importance des chemins ruraux, qui permettaient au bétail comme aux charrettes d’accéder aisément aux différentes parcelles (source : Revue d’Histoire Rurale, 2018).
  • Entretien du paysage : Le travail des haies, la taille des arbres fruitiers ou l’entretien des sentiers faisaient partie intégrante de l’organisation agricole traditionnelle.

Un mode de vie attaché au rythme naturel

L’exploitation historique des plateaux reposait sur l’agriculture de subsistance et la complémentarité des productions. Les événements naturels – sécheresses, gelées tardives ou attaques de parasites – influaient directement sur les stratégies d’occupation du sol (source : Inventaire du patrimoine agricole Rhône-Alpes, 2015).

Mutations majeures du XXe siècle à nos jours

Modernisation et spécialisation de l’agriculture

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Pays Roussillonnais connaît, à l’instar d’autres régions françaises, une transformation rapide et profonde de ses pratiques agricoles :

  • Mécanisation accrue : L’arrivée du tracteur, puis des engins de plus grande envergure dès les années 1960, modifie la taille et la forme des parcelles. Là où l’on trouvait jadis des bouts de champs séparés par des haies, se dessinent désormais de larges surfaces alignées, propices à la mécanisation (Enquête Agreste 2010).
  • Monoculture céréalière : Dès les années 1970, pour répondre à la demande du marché national et international, les cultures spécialisées (blé, orge, maïs) supplantent largement la polyculture traditionnelle.
  • Disparition progressive du bocage : On estime que, dans le nord Isère, jusqu’à 70 % des haies et murets ont été arrachés ou laissés à l’abandon entre 1950 et 1990 (source : Conservatoire des Espaces Naturels Rhône-Alpes).

Évolution du foncier et de la structure sociale

  • Concentration du foncier : Le remembrement des années 1970 a entraîné le regroupement des terres entre les mains d’exploitants de plus en plus rares : en 1970, un plateau moyen comptait une dizaine d’exploitations contre deux ou trois aujourd’hui (Recensement MAAPRAT 2021).
  • Déclin de la vie rurale : La désertification progressive des hameaux historiques et la disparition de routes secondaires – parfois avalées par les cultures ou remaniées pour l’usage agricole – modifient la sociabilité du plateau.
  • Diminution de la biodiversité : Moins de haies, moins de friches, moins de rotation : tout cela impacte directement la faune locale (chauves-souris, perdrix, pollinisateurs), auparavant abondante sur ces espaces mosaïques.

Différences observables aujourd’hui entre plateaux « historiques » et « actuels »

Critère Plateaux historiques Plateaux actuels
Structure du paysage Mosaique de petites parcelles, beaucoup de haies, de murets, de bois et de vergers Grands champs ouverts, disparition des haies, peu d’arbres isolés
Pratiques agricoles Rotsation des cultures, polyculture céréalière, arboriculture, élevage Spécialisation (blé, maïs), peu de diversité, usage intensif d'engins agricoles
Organisation sociale Présence de nombreux petits fermiers, hameaux vivants Exploitations de plus grande taille, habitat regroupé ou déserté
Biodiversité Nombreux oiseaux, insectes, mammifères, diversité florale Biodiversité appauvrie, présence ponctuelle d’espèces protégées
Patrimoine bâti Nombreuses fermes, murets, éléments hydrauliques Bâtis souvent abandonnés ou détruits, modernisation des bâtiments restants

Exemples et fragments d’histoire locale

  • Le plateau de Sonnay : Connu pour ses rangées d’amandiers au début du XXe siècle, il n’en reste aujourd’hui que quelques spécimens isolés, témoin d’une tradition perdue (source : « L’amandier en Dauphiné », bulletin du CRBA, 2016).
  • Saint-Alban-du-Rhône : Les anciens chemins de halage et sentiers ruraux, aujourd’hui en partie disparus, structuraient autrefois la circulation des hommes et des animaux entre le fleuve et les plateaux.
  • Roussillon, côté plateau : Sur les photographies aériennes de l’IGN (années 1950 à 2010), la transformation du tissu bocager est saisissante : là où les haies fossoient les bords de route, elles laissent maintenant place à des surfaces nues, alternant blé et maïs.

Enjeux contemporains : vers un nouveau regard sur le paysage et le patrimoine

La redécouverte de l’intérêt écologique et paysager

  • Les initiatives de replantation de haies bocagères, portées par des groupes d’agriculteurs du nord Isère et soutenues par le Conservatoire d’Espaces Naturels, cherchent à rétablir des continuités écologiques essentielles.
  • Certains plateaux sont désormais intégrés dans des périmètres de protection pour leur intérêt faunistique (préservation de l’Œdicnème criard, enquête LPO 2022).

Le patrimoine rural, entre disparition et valorisation

  • Des inventaires du bâti agricole ancien sont menés depuis 2019 par la communauté de communes du Pays Roussillonnais, en partenariat avec le CAUE Isère, afin d’identifier murets, fermes, puits ou systèmes d’irrigation remarquables.
  • De nouveaux circuits de randonnée et visites guidées intègrent désormais la lecture des paysages agricoles sur les plateaux, croisant histoire ancienne et enjeux du présent.
  • La question de la transmission – de la mémoire, des gestes, des traces visibles – devient centrale pour maintenir un lien vivant entre passé et présent.

Pour aller plus loin : explorer, observer, transmettre

Découvrir les plateaux du Pays Roussillonnais, c’est accepter de porter attention aux signes ténus laissé par les générations précédentes : un vieux chêne têtard isolé, un alignement de pierres à demi-enseveli, le bruit d’un tracteur là où s’entendait un glapissement de renard. La compréhension des différences entre plateaux « historiques » et plateaux « actuels » n’est pas qu’une affaire de nostalgie — mais bien l’occasion, pour chaque promeneur, agriculteur ou habitant, de repenser le territoire comme un espace en mouvement, où l’équilibre entre production, biodiversité et patrimoine reste à inventer.

Poursuivre ce dialogue entre passé et présent, c’est aussi imaginer quel visage auront nos paysages agricoles demain, et comment, à l’échelle du Pays Roussillonnais, ils continueront d’inscrire dans la terre les traces de nos choix collectifs.

Sources et références :

  • INSEE, Observatoire des territoires : https://www.observatoire-des-territoires.gouv.fr/
  • Inventaire Patrimonial de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, 2020
  • Agreste, Chiffres clés de l’agriculture Isère, 2010
  • Archives départementales de l’Isère : cadastre napoléonien
  • Inventaire du patrimoine agricole Rhône-Alpes, 2015
  • Revue d’Histoire Rurale, 2018
  • CRBA, Bulletin sur l’amandier en Dauphiné, 2016
  • LPO, recensement de l’Œdicnème criard, 2022
  • CAUE Isère, Inventaires patrimoniaux, 2021-2023
  • Conservatoire des Espaces Naturels Rhône-Alpes

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