En traversant les coteaux du Pays Roussillonnais après les giboulées de printemps ou les premiers gros orages d’été, il arrive qu’une trouée dans une haie laisse deviner une nappe d’eau, immobile et peu profonde, là où la veille encore, seuls des herbiers ou le passage d’un sanglier traçaient la surface. Ces mares temporaires intriguent par leur apparence aussi modeste qu’imprévisible. Sur le terrain, les raisons de leur présence échappent souvent à l’observateur inattentif : est-ce un reste de l’ancienne rivière, une création humaine, un simple fossé rempli ? Un détour par l’histoire naturelle, la topographie locale et la mémoire des sols s’impose pour discerner la vraie nature de ces points d’eau passagers.
Dans le bassin rhodanien et sur les terres argilo-calcaires du Roussillonnais, l’alternance de sols imperméables, de légers reliefs et d’un régime de précipitations inattendu façonne l’apparition de mares temporaires (source : Conservatoire d’Espaces Naturels Rhône-Alpes). Ce territoire, très fragmenté et riche en micro-habitats, accueille ainsi des zones humides fugaces qui se fondent dans le paysage dès les beaux jours revenus.
Pour distinguer une mare temporaire née d’une pluie saisonnière d’autres points d’eau, certains critères sont essentiels. Une mare temporaire :
Des études menées dans le nord de l’Isère (Atlas de la Biodiversité Communale, Syndicat Mixte Rhône Pluriel, 2022) montrent qu’au sein de nos paysages agricoles, la persistance de ces zones humides éphémères répond d’ailleurs à la structure même des sols : les marnes imperméables, très présentes entre Saint-Maurice-l’Exil et Salaise-sur-Sanne, forcent l’eau à stagner.
L’observation in situ permet d’affiner encore l’identification. Voici quelques indices concrets à relever lorsque l’on arpente, bottes aux pieds, une parcelle détrempée :
Une particularité locale mérite d’être signalée : dans certaines communes à proximité du Rhône, comme Saint-Pierre-de-Bœuf ou Roussillon, sont apparues des mares temporaires dites “mares de plaine”, vestiges de méandres anciens, difficilement perceptibles hors période humide.
| Type d’eau | Origine | Période de présence | Indices majeurs d’identification |
|---|---|---|---|
| Mare temporaire | Précipitations saisonnières, sol imperméable | Quelques jours à quelques semaines (fin hiver, printemps, début été) | Bords irréguliers, absence de végétation aquatique pérenne, aucune arrivée d’eau visible, traces animales abondantes |
| Mare permanente | Source, nappe ou captage | Permanent, niveau variable selon saisons | Berges végétalisées, présence de végétaux aquatiques pérennes, faune stable |
| Fossé inondé | Drainage agricole ou voirie | Courte durée après pluies fortes | Linéraire, rives abruptes, absence d’amphibiens généralistes |
Révélatrices d’un territoire, les mares temporaires du Roussillonnais attestent moins d’un passé agricole planifié que d’une adaptation patiente aux caprices du climat. Historiquement, elles n’ont été que rarement créées, à la différence des étangs d’agrément ou des lônes issus des crues du Rhône. Leur rôle s’est révélé crucial avec la diminution des points d’eau naturels due à l’assèchement des zones humides au XXe siècle (Rapport INRA 2018).
Le Conservatoire des Espaces Naturels Auvergne-Rhône-Alpes souligne qu’une mare temporaire peut héberger jusqu’à vingt espèces différentes d’invertébrés en un seul cycle d’inondation — dont certaines uniques dans le département (source : CEN AURA, 2022). Leur existence ponctuelle réduit la propagation de prédateurs aquatiques permanents, autorisant ainsi une explosion de biodiversité sur des temps très courts. Elles servent également de halte à l’avifaune migratrice et de garde-manger inattendu après les orages.
Les anciens se souvenaient de certains “mauvais champs”, impropres à la culture car toujours détrempés au printemps, aujourd’hui réhabilités dans certains inventaires communaux pour leur valeur écologique.
Pour repérer et identifier ces mares lors d’une balade naturaliste ou d’une sortie familiale, quelques recommandations doivent être gardées en mémoire :
Sur certains chemins communaux, les mares temporaires sont parfois mentionnées sur les cartes IGN (sous la mention “mares”, “points d’eau” ou “zone humide saisonnière”) mais leur tracé demeure indicatif, chaque année pouvant transformer la topographie subtilement (IGN, 2022).
Plusieurs sites présentent, selon les saisons, des exemples typiques de ces points d’eau éphémères :
Depuis la création de l’inventaire participatif “Mares et zones humides” piloté par la LPO Rhône-Alpes, la cartographie de ces habitats s’affine, invitant à documenter, mais surtout à protéger, ce patrimoine aussi fragile qu’utile.
À l’heure où l’eau devient une ressource disputée et où la biodiversité s’invite dans les débats publics, les mares temporaires du Pays Roussillonnais nous obligent à porter un regard neuf sur les dépressions du terrain, les traces silencieuses laissées par les orages et les cycles de vie qui en dépendent. Ces points d’eau éphémères, oubliés par les cartes et ignorés des promeneurs pressés, composent cependant un patrimoine discret, vivant, qu’une attention renouvelée peut sauver de l’oubli — autant que des labours trop sages ou des drainages excessifs.
En prêtant attention à la lumière, à la texture des sols, à la partition des chants d’amphibiens, nul besoin de destination spectaculaire : au détour d’un sentier humide, s’offre parfois la plus belle leçon de patience et d’altérité du territoire.